Le chef de musique Léonce Chomel
et son inventaire du patrimoine
musical militaire

par LTN (R) Thierry Bouzard, Docteur en histoire.

Léonce Chomel, chef de musique au 31e régiment d’infanterie, fut mandaté vers 1910 par le général Niox, directeur du musée de l’armée, pour collationner les musiques et les chants de l’armée française. Il en est résulté trois forts volumes manuscrits qui figurent à l’inventaire de la bibliothèque du musée. Le général Niox donna quelques conférences sur le sujet[1] et des concerts furent donnés. On en trouve un programme dans le Bulletin de la Sté des amis du musée de l'armée, n°4, avril 1911. Un autre pour le concert du 6 juin 1914, toujours avec la musique du 31e RI dirigée par Chomel.

Quelques partitions de musiques et de chants furent éditées par le musée sur feuilles volantes[2] en deux séries :

Certains morceaux furent enregistrés et commercialisés sur 78 tours par la musique du 31e RI : (Marche de Robert Bruce, Vive Henri IV, Polydor, 521988 ; Marche du sacre de Napoléon Ier, Drin Drin, Polydor, 521989. Ces publications ne représentent qu’une faible sélection des pièces rassemblées.

Le premier volume est constitué de marches militaires en grande majorité de la Monarchie, de la Révolution et du Premier Empire. Les deux autres volumes sont consacrés aux chansons. Les 142 titres sont classés par ordre alphabétique, sauf les 4 dernières (Le Clairon, Quand Madelon, La Madelon de la victoire, Refrains des bataillons de chasseurs d’Orléans) manifestement ajoutées après la guerre. Les partitions et les paroles sont, sauf exceptions, manuscrites et précédées d’un commentaire historique qui incite à penser que ce travail a été réalisé à partir d’une collecte peut-être complétée par une recherche en archives, mais aucune référence bibliographique n’est mentionnée. Chomel indique que les chansons ont été harmonisées et colligées par lui-même sans préciser de quelle façon il les a rassemblées. Les commentaires accompagnant certaines montrent qu’une recherche historique a été réalisée, mais elle n’a pas été systématique puisque des chansons récentes ne sont pas renseignées. Les historiques ne sont pas toujours d’une grande précision, mais ont souvent servi de référence par la suite comme celui consacré à la célèbre chanson à boire Fanchon qui reprend l’erreur ordinaire, attribuant ses paroles au général Lasalle.

Les chansons réunies dans ces deux volumes semblent constituer le répertoire chanté par les soldats à la veille de la Grande Guerre. Il recoupe une publication commerciale comme Ce que chantent nos soldats[3]. Dans ce document destiné à la troupe, il ne s’agit que de chansons de marche et de détente, aucune chanson patriotique ne figurant dans ce numéro. L’éditeur n’a sélectionné que des chansons effectivement au répertoire (C’est à boire, Les Godillots, Le Cantonnier, Auprès de ma blonde, pot-pourri avec Pauline, Comme les autres font, La Fille de Gennevilliers, J’ai soufflé trois fois, Les Navets, Oui, oui, meunier, Encore un p’tit verre de vin). Une bonne partie (en gras) figure dans la collecte de Chomel confirmant l’usage courant de ces titres.

Chansons recueillies par Chomel et éditées par
le musée de l'armée, coll. de l'auteur.

Ces chansons sont celles qui sont dénoncées dans une autre publication commerciale qui vise elle à l’édification du soldat : Les Bonnes Chansons du soldat. Dans cette déclaration, le préfacier met en évidence le problème déjà soulevé le commandement. La chanson est indispensable pour maintenir le rythme du déplacement et l’entrain de la troupe, mais le répertoire doit plaire au soldat, or il semble que ses critères ne soient pas les mêmes que ceux des femmes et des généraux. Le chant patriotique est supplanté par les grivoiseries ! Outre les considérations d’ordre moral, ce constat montre l’embarras du commandement, le chant est un domaine sur lequel son autorité ne peut s’exercer avec efficacité. Il est toujours possible d’interdire tel ou tel chant en particulier, mais il est beaucoup plus difficile d’exercer une influence réelle sur le répertoire.

Même en ne retenant pas de chants grivois, le manuscrit de Chomel nous offre un aperçu sur les « inepties » que pouvaient chanter les soldats du tout début du XXe siècle. En l’absence d’autres sources plus complètes, ce document est un témoignage sans équivalent. Ces chansons qui plaisaient tant au soldat sont généralement des succès du café-concert. Le conscrit vit avec son temps, il reprend ce qui plaît, ce qui est à la mode. Sauf exception, la grande majorité de ces chansons a disparu des mémoires même si certaines furent de très grands succès populaires. Vont ensuite être présentées quelques-unes des plus célèbres de ces chansons, figurant dans le manuscrit de Chomel. Elles ont toutes été publiées en petit-format attestant de leur popularité. Le petit-format est un quatre pages illustré sur lequel figure la partition souvent harmonisée et les paroles de la chanson. Il permet sa diffusion au sein du public.

Un autre argument incitant à penser que ce manuscrit est le résultat d’une authentique collecte nous est montré par l’absence de chanson appartenant au répertoire de la Revanche, à part Le Clairon, mais nous avons vu que cette chanson a été ajoutée au manuscrit après la guerre. Ces chansons sont toujours appréciées en 1910, même si leur style a évolué, elles ont baigné l’enfance des conscrits et surtout celle de leurs parents. Aucune n’est mentionnée par Chomel qui transcrit pourtant des chansons patriotiques et des chansons historiques. Les cahiers de chanson des conscrits ont déjà montré qu’il n’apprécient que moyennement ce genre. Destiné à être en première ligne, les grandes tirades enflammées exaltant le sacrifice n’ont plus ses faveurs. A ceux qui crient : « Armons-nous et partez ! », il semble répondre : « Poussez pas derrière ! » et donne l’impression qu’il voudrait bien passer son tour. En fait, ces chansons jouent le même rôle que les chansons révolutionnaires des années 1790. Ce sont des argumentaires pour justifier la conscription imposée par la loi. Cette obligation légale incorpore des jeunes gens qui majoritairement n’ont pas la vocation des armes. Pour les convaincre, eux et leurs familles de la légitimité de cette obligation, la chanson reste un moyen traditionnel de propagande. La différence avec le répertoire révolutionnaire est que le répertoire de la Revanche nait du traumatisme de la défaite et est une initiative de la population alors que son prédécesseur est né du renversement du régime par les révolutionnaires.

Programme du concert du 6 juin 1914 aux Invalides

On ne trouve pas non plus dans ce manuscrit toutes les chansons traditionnelles des armes et des écoles dont l’interprétation est clairement attestée à l’époque. Manifestement l’enquête n’a porté que sur certaines unités d’infanterie composées de conscrits. Les répertoires étant très cloisonnés dans l’armée française (les légionnaires ne chantent pas de chants de chasseurs ni des troupes de marine,…), le conscrit n’avait pas à interpréter de chants étrangers à son arme. De plus, les chants de tradition des unités (Le Boudin, La Sidi-Brahim ou La Galette) ne figurent pas dans la collecte de Chomel, semblant confirmer qu’il existe un répertoire pour les conscrits et un répertoire plus spécifique aux unités d’engagés.

La collecte de Léonce Chomel est réalisée par un chef de musique au profit du Musée de l’armée. Malgré son originalité, le collecteur a pu opérer une sélection. Mais il ne nous dit rien sur la méthode et les critères qu’il a employés.

Si les travaux de Chomel ont reçu le soutien du Musée de l’Armée, certains spécialistes ont émis quelques réserves. Le colonel Pierre Guinard qui publiera des études sur les répertoires musicaux militaires écrivait en 1935 au duc de Guise :

« M. Chomel ne pouvant pas faire éditer son recueil, l’a offert à la Bibliothèque du musée de l’armée, sous condition que personne ne pourrait en prendre copie avant sa mort. Des marches traditionnelles s’y trouvent dénaturées. La souscription « collection du musée de l’armée » qui en précise le titre, prête à erreur et peut lui faire attribuer un caractère officiel qu’il ne mérite pas. Il est à souhaiter qu’il reste définitivement dans le tiroir qui l’abrite aujourd’hui, et que jamais personne ne soit autorisé à en prendre copie. »Guinard, colonel P., lettre au duc de Guise du 23/04/1935. Archives du duc de Guise.

Ces critiques sont incontestablement justifiées, mais Chomel n’a jamais prétendu faire une &œlig;uvre d’historien ni de musicologue. Néanmoins, le grand mérite de cette collecte est de fournir un rare aperçu, aussi imparfait soit-il, des répertoires musicaux militaires à la veille de la Grande Guerre. Il s’agit de la seule collecte effectuée sur les musiques en service dans l’armée depuis celle de Philidor en 1705.

Lien vers « Inventaire de Léonce Chomel »

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