Les caporaux
par Thierry Bouzard.
Dans la version présentée, la chanson a quasiment disparu du répertoire militaire. Elle provient d’une « chanson-racine » qui a fourni plusieurs adaptations, illustrant ainsi la vitalité de la chanson de soldat sur plus d’un siècle et demi. Son origine, qui donne le thème et la mélodie, vient de la « ronde burlesque », Les plongeurs à cheval, remontant à 1875, et composée pour le café-concert (paroles de Monréal, musique recueillie, augmentée et arrangée par Jules Javelot). Elle appartient au répertoire du comique-troupier. On y trouve l’inventaire burlesque des grades qui va servir de modèle. Comme indiqué sur la partition, la mélodie est recueillie à partir d’une chanson qui pouvait déjà appartenir au répertoire des soldats sans que sa source soit précisée.
4. [Gn’yaz’en second un Lieutenant Précieux comme un merle blanc.] bis Tous les matins il siffle — Pas le merle blanc Mais le Lieutenant. — Tous les matins il siffle Sa bouteill’ de vin blanc.
Après la défaite de 1870, le passage sous les drapeaux (service militaire obligatoire de cinq ans avec tirage au sort) est entré dans les mœurs de la population masculine et la rigueur de sa discipline excite la verve des chansonniers, d’autant plus que le troupier se déplace principalement à pied et a donc besoin de se distraire des fatigues de la marche. L’absence de trace de la chanson antérieurement à la Première Guerre Mondiale montre que très peu de carnets de chants sont publiés pour la clientèle des soldats. Ils ont l’usage de réaliser des cahiers de chansons pour occuper leurs soirées en chambrées. Soigneusement calligraphiés et illustrés, ils fournissent essentiellement des chansons du répertoire civil, les soldats ont besoin de se distraire et le répertoire des casernes n’y figure pas. La chanson Les caporaux apparaît dans une demi-douzaine de carnets de chants publiés dans l’entre-deux-guerres. Cette joyeuseté a aussi pour titre Le merle blanc. Ce terme figure dans le 4ème couplet des Plongeurs à cheval, il montre donc qu’elle a fait partie du paquetage ordinaire du troupier peu après sa création sur la scène du café-concert. La mélodie se retrouve dans La chanson des légionnaires, datée du retour du Tonkin en 1885 :
1. Ecoutez jeunes légionnaires, La chanson De la Légion étrangère Fichu nom ! Alsaciens, Suisses, Lorrains, Belges, Bavarois, Italiens, Espagnols ou Parisiens, Ecoutez bien : Refrain Répétons allons-y Ce refrain sans souci, À bas l’Annam et l’Tonkin, La Chine et ses mandarins, Oui tout ça finira (bis) Quand la classe partira.
La mélodie se retrouve aussi dans la chanson anarchiste Les fayots, apparue dans les années trente :
C'est de la faute aux fayots Si on est mal sur les bateaux Ah fayots fayots fayots Tu nous fais gonfler la peau Pas moyen de les digérer Les petits pois En France il faut espérer Qu'on finira d'en bouffer Des sales fayots.
Les légionnaires ont repris Le merle blanc que l’on retrouve adapté dans le film de Jean d’Esme tourné en 1938, La grande inconnue. Ceux du 4ème régiment étranger marchent dans le sable en chantant La chanson de route des légionnaires, accompagnés par des harmonicas. C’est le seul chant du film, il devait donc être apprécié à l’époque :
1. Oui nous avons des caporaux (bis) Qui ont des gueules comme des chameaux (bis) Ils vont à l’exercice Pas les chameaux, les caporaux Ils vont à l’exercice Avec le sac au dos.
La chanson anarchiste a migré dans le répertoire militaire avec des paroles adaptées à toute la hiérarchie :
1. Ces premièr' classe qui nous commandent, ces cons-là, Ont un chevron sur le bras, ils ont pas l' droit ! Ils sont partis en patrouille, pour se faire couper les couilles, Encore des fayots de moins, nom d'un chien ! Refrain C'est d' la faute aux fayots si l'on mange mal aux commandos, Fayot, fayot, fayot, tu nous f'ras crever la peau, Pas moyen d' les encaisser ces cons-là ! Dans l' pékin faut espérer qu'on les r'trouvera, Tous crevés comme des fumiers !
Cette version est recensée dans une dizaine de recueils, car le soldat dispose de réelles libertés pour entretenir son moral, à condition, bien entendu, de respecter la discipline. Montrer jusqu’où il est capable de s’en affranchir, lui donne confiance et soude les unités avec leur hiérarchie. Elle s’apparente aux chants antimilitaristes et c’est probablement ce qui fait son succès en popote, encore actuellement. Ceux qui la chantent en connaissent toutes les paroles, par contre, celles de la chanson Les caporaux méritent d’être données :
1. Oui nous avons des caporaux Ils sont doux comme des agneaux Ils vont à l’exercice Non pas les agneaux mais les caporaux Ils vont à l’exercice Avec le sac au dos. Dans le métier tout n’est pas rose Ça n’fait pas la première en avant Après la marche ont fait la pause Après la pluie, c’est le beau temps. Marche, marche, marche, joyeux bataillon. Bataille qui marche au son de la fanfare Marche, marche, marche, joyeux bataillon. Bataille qui marche au son du clairon Y a-t-il du rôti y a-t-il du rata ? Y a-t-il du rôti dans l’assiette Y a-t-il du rôti y a-t-il du rata ? Y a-t-il du rôti dans le plat ? 2. Oui, nous avons un p’tit sergent Qui rempil’ra certainement Il sera capitaine, Ou bien adjudant Oui bien commandant, Il sera capitaine Au bout de ses quinze ans. 3. Oui, nous avons l’sergent-major, Il est maigr’ comm’ un hareng-saur Il a de la moustache, Non pas l’hareng-saur, mais l’sergent-major Il a de la moustache et des galons en or. 4. Oui, nous avons un adjudant Y pass’ ses r’vues d’casernement S’il trouve de la poussière Pas l’casernement, Mais bien l’adjudant, S’il trouv’ de la poussière Il nous fourr’ tous dedans. 5. Oui, nous avons un lieutenant Précieux comme un merle blanc Tous les matins il siffle, Pas le merle blanc, mais le lieutenant Tous les matins il siffle, Son litre de vin blanc. 6. Oui nous avons un capitaine Il est gros comme une baleine Tous les matins il gronde, Non pas la baleine, mais le capitaine Tous les matins il gronde Comme un croquemitaine. 7. Oui nous avons un commandant Qui trompe comme un éléphant Tous les matins il trompe Non pas l’éléphant, mais le commandant Tous les matins il trompe Sa femme et ses enfants. 8. Oui nous avons un colonel, Il est maigre comme une ficelle, Il ne veut pas qu’on lave Non pas la ficelle, mais le colonel Il ne veut pas qu’on lave Nos tenues à l’eau de Javel. 9. Oui nous avons un général Qui ne peut monter à cheval Parc’que c’est une vieille rosse, Non pas l’général, mais bien son cheval, Parc'que c’est un’ vieille rosse L’cheval du général. 10. Oui nous avons une cantinière Qui est gross’ comme une soupière Tous les soirs elle accouche, Pas la soupière, mais la cantinière, Tous les soirs elle accouche D’un joli p’tit chasseur.