Mathurin-Rodolphe Bonnet,
trompette des guides de Bonaparte
à Arcole
par Frédéric Conrad.
Dans une lettre du 14 janvier 1841 adressée à « messieurs le président et les députés de la Fance » (dans l’émotion il a oublié le R dans le nom de son pays), Bonnet, ancien trompette des guides de Bonaparte, demande à ce que l’insigne de la Légion d’honneur redevienne celui du modèle remis au camp de Boulogne. Et il signe en tant que « chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur ». Effectivement, l’insigne de ce qui est alors l’ordre royal de la Légion d’honneur est orné du profil du roi Henri IV et des fleurs de lis…
Né le 31 août 1776 à Étampes, où son père tenait auberge à l’enseigne du « Duc de Bourgogne », Mathurin Rodolphe Bonnet ne mourut qu’à l’âge de 87 ans et demi, le 26 mars 1864. Il demeurait alors à Versailles, ville royale, au n°8 du boulevard de la Paix. Il aura pu ainsi voir revenir l’effigie de Bonaparte sur l’insigne de la Légion d’honneur, rétablie en 1848 par le prince président Louis-Napoléon, et même la couronne impériale qui était redevenue la bélière en 1851.
Mais l’intéressant de cette lettre est le petit paragraphe que Bonnet a écrit sous sa signature :
« Ancien trompette des guides du général Bonaparte, qui sonna la charge sur les bords de l’Adige à la tête des 50 guides qui mirent l’armée autrichienne en déroute à Arcole, et quoi qu’en disent M. Thiers et autres écrivins (sic) qui ne font de l’histoire que sur des rapports erronés, il n’y eut pas un grand bruit de trompettes, mais bien le bruit d’une trompette qui était la mienne. »
Or, s’il y a rapport erroné dans cette affaire, il s’agit de celui du général en chef lui-même :
« Au quartier-général à Vérone, le 29 brumaire an V (19 novembre 1796).
« Au Directoire exécutif.
« Je suis si harassé de fatigue, citoyens directeurs, qu’il ne m’est pas possible de vous faire connaître tous les mouvements militaires qui ont précédé la bataille d’Arcole, qui vient de décider du sort de l’Italie. […)
« La gauche de l’ennemi, étant appuyée à des marais et par la supériorité du nombre, imposait à notre droite : j’ordonnai au citoyen Hercule, officier de mes guides, de choisir 50 hommes dans sa compagnie, de longer l’Adige d’une demi-lieue, de tourner tous les marais qui appuyaient la gauche des ennemis, et de tomber ensuite au grand galop sur le dos de l’ennemi en faisant sonner plusieurs trompettes. Cette manœuvre réussit parfaitement ; l’infanterie ennemie se trouva ébranlée, le général Augereau sut profiter du moment. »
Voilà comment notamment Marcel Dupont retranscrit ce fait d’armes :
« [Bonaparte] dit à Bessières : «Choisissez dans votre compagnie un officier particulièrement énerique, donnez-lui vingt-cinq guides et plusieurs trompettes ; qu’ils se débrouillent pour franchir les marais à une demi-lieue de la gauche ennemie et qu’ils tombent sur elle comme la foudre en faisant plus de bruit que s’ils étaient cinq cents. Je compte sur cette diversion pour troubler l’ennemi et pour donner l’assaut avec les plus grandes chances de succès.» […]
« Hercule forme ses hommes en bataille, place ses quatre trompettes derrière le deuxième rang et leur ordonne, sitôt la charge lancée, de sonner à perdre haleine, puis il met le sabre à la main et, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, s’élance à bride abattue.
« Alvinzi n’avait d’yeux que pour un point, le pont d’Arcole et la digue étroite y donnant accès. […] Et soudain, sur [sa] gauche éclate un vacarme étourdissant, des trompettes sonnent la charge, le sol tremble sous un galop échevelé et des voix hurlent ce cri redoutable, bien connu des survivants des armées de Beaulieu et de Wurmser : Vive la Nation ! […]
« Hercule et ses vingt-cinq cavaliers sont sur [les ennemis] ; pareils à un bélier s’attaquant à une muraille humaine, ils pénètrent dans leurs rangs et se livrent à un effroyable massacre. La surprise a été totale, l’assaut tellement rapide, le choc tellement brutal qu’avec une clameur d’épouvante toutes les troupes formant l’extrême gauche autrichienne se sauvent à toutes jambes. »
Dessin de Maurice Toussaint dans Guides de Bonaparte... de Marcel Dupont.
(Collection Frédéric Conrad)































