Personnalités - Chefs de musique
Léon Pierre Joseph Magnier :
par Axel Chagnon
Je tiens à exprimer toute ma gratitude aux petits-enfants de Léon Magnier et à l’ensemble de la famille, dont la générosité et la confiance m’ont permis de réaliser cette biographie complète, grâce au partage précieux de documents écrits et de photographies personnels. Beaucoup de renseignements proviennent d'un livre édité par le fils de Léon Magnier, Léon, Cahiers : 1864-1950, et à destination familiale.

Léon Pierre Joseph Magnier naît le 10 mai 1820 à Marquise (Pas-de-Calais), près de Boulogne-sur-Mer, de Charles Robert François Marie Désiré Magnier et de Pétronille Leroux. Très jeune, il révèle un talent remarquable pour la musique. Élève à l’École des Frères à Boulogne, il intègre ensuite l’École royale de Musique de la ville, où il étudie la flûte sous la direction de Monsieur Chardard. À sept ans, il donne son premier concert public dans la salle de la rue des Pipots, près de l’église Saint-Nicolas. À treize ans et demi, il part pour Paris et entre au Conservatoire, dans la classe du célèbre flûtiste Jean-Louis Tulou. Son assiduité et ses dons naturels lui valent très vite une virtuosité saluée par ses contemporains, certains n’hésitant pas à le qualifier de « premier flûtiste d’Europe ». Au Conservatoire, il étudie également l’harmonie et la composition. Pour subvenir à ses besoins, il donne des leçons et joue dans les orchestres de petits théâtres comme le Panthéon et Bobino. Faute de moyens, il copie les partitions à la bibliothèque du Conservatoire, ne pouvant se permettre de les acheter.
Le 15 juillet 1841, il est engagé comme flûtiste dans la musique du 50ème régiment de ligne à Lille. Il en est renvoyé par anticipation le 8 octobre 1847 et libéré le 31 décembre de la même année. Parallèlement, il devient première flûte du théâtre de Lille et se produit aux côtés d’artistes tels que le violoniste Villain et la chanteuse Virginie Brun, dite « Nini Brun ». Il y interprète notamment ses propres compositions : des airs variés, des fantaisies et une Rêverie sur la Sérénade de Schubert. En 1852, le Largo pour deux flûtes fut inscrit au programme d'un concert donné par l'Association des artistes musiciens, fondée par le baron Taylor ; et en 1854, la même composition, sous le titre de Lucta, duo pour deux flûtes, fut exécutée aux concerts du Conservatoire, par Messieurs Dorus, flûte solo de l'Opéra, et Brunot, première flûte de l'Opéra comique. Un compte rendu du concert du 15 avril 1854, par la Société des artistes musiciens, souligne :
« MM. Dorus, première flûte-solo de l’Opéra, et Brunot, première flûte de l’Opéra-Comique, ont recueilli une large part des applaudissements. La perfection de style et d’exécution déployée dans le beau duo de Léon Magnier dépasse tout éloge. »Compte rendu des travaux du comité de l'association des artistes musiciens du 10 mai 1855. IRPMF – L’association des artistes musiciens, responsable Hervé Audéon, Juin 2006
C'est en souvenir de ce duo Lucta que le sculpteur Calmels fit son buste dont plusieurs exemplaires en plâtre sont conservés par la famille.

De retour à Paris, il rejoint la Grande Harmonie, société fondée par Adolphe Sax pour promouvoir ses nouveaux instruments — notamment les saxhorns et les saxophones — et réunissant d’excellents musiciens parisiens comme son chef, Jean-Baptiste Morh, futur chef de musique des guides de la Garde impériale.
Le 7 août 1854, dans le cadre de la réorganisation des musiques militaires par Napoléon III, Léon Magnier est désigné pour créer et diriger la musique du 1er régiment de grenadiers de la Garde impériale, poste officialisé le 7 octobre suivant. Ce rôle prestigieux marque un tournant dans sa carrière. Il consacre désormais son activité à la direction de sa musique et à la composition, accompagnant la cour impériale lors de ses séjours à Saint-Cloud, Compiègne ou Vichy.

(Collection personnelle)
Pour le premier anniversaire du prince impérial en 1856, il compose La flûte du premier pas, aubade pour fifres et triangles. Il écrit également sérénades, marches et pièces destinées à mettre en valeur les instruments d’Adolphe Sax, comme Le Boléro de la reine, en l’honneur de la reine d’Espagne.
Le 4 avril 1855, il embarque à Toulon pour la guerre de Crimée avec l’armée d’Orient. Après un bref passage à Constantinople, il arrive à Kamiesh le 18 avril. Trois musiques de la Garde se trouvent alors en Crimée :
- celle du 1er grenadiers, dirigée par Léon Magnier ;
- du 1er voltigeurs, dirigée par Claude Bonnot ;
- de la gendarmerie, dirigée par Prosper Mimart.
Chaque soir, elles donnent tour à tour un concert au général Pélissier. Les Anglais, dépourvus de musique militaire, parcourent plusieurs kilomètres pour entendre les Français. Le général demande aux trois chefs de musique de composer un air pouvant s’adapter à la batterie de tambour de la Retraite, afin que les troupes puissent regagner leur camp en musique. Sous les remparts de Sébastopol, les compositeurs écrivent chacun un air en une nuit. C’est celui de Léon Magnier, la future Retraite de Crimée, qui est choisi et adopté par toutes les musiques militaires françaises.

Le 29 avril 1859, il embarque à nouveau à Toulon pour la campagne d’Italie. Débarqué à Gênes le 30 avril, il assiste à un ballet de Paolo Giorza où triomphent les couleurs françaises et italiennes. L’air principal, La milanaise, chanson milanaise interdite sous la domination autrichienne, provoque un enthousiasme indescriptible dans la salle. Léon Magnier la note immédiatement, l’orchestre et la fait jouer quelques jours plus tard à Milan, sous les fenêtres de son colonel, M. de Bretteville. Ce moment déclenche un véritable délire : des inconnus s’embrassent dans la rue et fêtent les soldats. Tous les régiments adoptent cet air. Il rentre en France le 31 juillet 1859, profondément marqué par les horreurs de la guerre. Ses campagnes lui valent de nombreuses décorations : médaille de la reine Victoria (armée d’Orient), médaille de Victor-Emmanuel et ordre du Medjidié, attribué par le sultan ottoman.
Voici un extrait d'une lettre de Léon Magnier envoyé au journal bonapartiste Le pays :
Le Pays contenait cette semaine une lettre fort curieuse datée de Milan et écrite par M. Léon Magnier, chef de musique du 1er régiment de grenadiers de la Garde impériale. En voici un extrait :
« Hier 10 juin, mon corps de musique était réuni sous les fenêtres de l’hôtel habité par notre brave colonel. Vous savez, mon ami, avec quel soin je cherche les occasions de faire plaisir à mon auditoire: aussi, dès notre arrivée en Italie, j’avais cherché et fureté partout, et, à ma grande joie, j’avais découvert des airs patriotiques, des chansons anti-autrichiennes, et j’avais réussi à en faire un morceau très présentable. Hier donc, l’occasion me parut bonne de faire entendre ma nouvelle composition, car une grande population nous entourait, les balcons étaient garnis de belles Milanaises en toilettes de bal, et, enfin, notre brave colonel était là avec les principaux officiers du régiment. Nos premiers morceaux ont été chaleureusement applaudis, mais lorsque nous avons joué Fratelli Italiani, puis la marche du roi Victor-Emmanuel, et enfin une chanson milanaise défendue par les Autrichiens, l’enthousiasme ne connut plus de bornes. De tous les balcons des fleurs et des dragées tombaient au milieu du cercle formé par mes musiciens. Les cris de : Viva la Francia éclataient de toutes parts, mais là ne s’arrêtèrent pas ces manifestations. Des jeunes filles frémissantes d’émotion patriotique se jetaient en pleurant dans les bras l’une de l’autre, et l’une d’elles vint me baiser la main. J’étais, comme vous le pensez, très ému moi-même et fort embarrassé, je vous jure, lorsqu’une dame, quittant son balcon, sort de sa maison, fend la foule, et arrivant à moi, me met dans la main un drapeau sarde que je fis bravement flotter au-dessus de ma tète en battant la mesure de ma main gauche. »Le Menestrel, 26 juin 1859

Le 11 mars 1862, un concert au Pré-Catalan organisé par M. Musard réunit plusieurs musiques de la garde impériale :
Pour cette solennité, M. le baron Taylor obtint de S. M. l’Empereur les musiques d’infanterie et de cavalerie de la Garde, de sorte que, outre le brillant concert donné par l’orchestre de M. Musard, et dans lequel on entendit deux solistes, M. Moreau, ophicléide et M. Danbé, violoniste de l’Opéra, les musiques de la garde, savoir : des 1er, 2ème et 3ème régiments de grenadiers, 1er cuirassiers, fanfares des zouaves et des chasseurs à pied, sous la direction de M. Léon Magnier, exécutèrent divers morceaux de Meyerbeer, d’Auber et autres, et pour terminer, la Retraite de Crimée, de M. Léon Magnier, exécutée par toutes les musiques militaires, avec le concours de tous les fifres de la garde impériale. Merci à tous ceux qui ont bien voulu concourir à cette solennité, à M. le baron Taylor, notre honorable Président, toujours si actif et si vigilant pour tous les intérêts de notre Association, à M. le maréchal Regnault de Saint-Jean d’Angely, qui s’est montré si plein de bienveillance en cette occasion, à M. le général Mellinet, qui avait voulu donner lui-même tous les ordres nécessaires, à M. Léon Magnier, chef de musique du 1er, et M. Brunet, chef de musique du 3ème, et à M. Riédel, de la gendarmerie de la Garde, M. Thiébault, du 1er cuirassiers, M. Hemmerlé, des zouaves, et à M. le chef de fanfare des chasseurs à pied, enfin à M. le maire de Boulogne qui, comme la première fois, avait renoncé à tout prélèvement du droit des pauvres sur la recette.Compte rendu des travaux du comité de l'association des artistes musiciens pour l'année 1862. IRPMF – L’association des artistes musiciens, responsable Hervé Audéon, Juin 2006

(Collection personnelle)
Le 21 avril 1863, il épouse à Souvigny (Allier) Louise Alexandrine Besson. À l’orgue, l’abbé Noël interprète une version arrangée de la Retraite de Crimée. Leur premier enfant, Léon, naît à Saint-Denis le 7 février 1864 ; Louis naît à Souvigny le 17 juillet 1865. En 1867, la musique du 1er grenadiers est choisie par Rossini pour interpréter Hymne à l’Empereur lors de la clôture de l’Exposition universelle. Elle remporte également la médaille d’or au concours des orphéons. En 1868, à l’occasion de l’anniversaire du Prince Impérial, Léon Magnier dirige une messe composée par M. de Lajarte :
à l’occasion de l’anniversaire de la naissance du Prince Impérial et sur la proposition de M. Léon Magnier, chef de musique du 1er régiment de grenadiers de la Garde, une autre messe également pour voix d’hommes et musique d’infanterie, œuvre d’un compositeur qui compte plusieurs ouvrages joués avec succès au Théâtre-Lyrique, M. de Lajarte. – L’exécution placée sous la direction de M. Léon Magnier, avait été confiée aux élèves de chant de l’École de la Faisanderie dirigée par M. le capitaine Vigneaux, et à la musique du 1er grenadiers.Compte rendu des travaux du comité de l'association des artistes musiciens du 14 mai 1868. IRPMF – L’association des artistes musiciens, responsable Hervé Audéon, Juin 2006
En juillet 1870, la guerre contre la Prusse éclate. Le 11 juillet, Léon Magnier dirige un dernier concert à Boulogne, au pied de la colonne de la Grande Armée. Le 20 juillet, il part à la guerre avec son régiment. Sa famille, restée à Paris, subit les privations du siège. Après la capitulation du 28 janvier 1871, les officiers de la Garde sont faits prisonniers en Allemagne. Léon Magnier opte pour Altona, près de Hambourg. Logé chez un certain Lesser, ce dernier prend plaisir à lui montrer, des journaux illustrés représentant Paris livré à l’insurrection et aux flammes de la Commune. Il se lie d’amitié avec des habitants, notamment des instituteurs et des forains, qu’il retrouvera des années plus tard à Saint-Étienne. Le 30 mars 1871, il s’évade à bord d’un cargo rempli de bétail, rejoint l’Angleterre, puis la France. À son retour, il découvre son logement saccagé par les communards, ses meubles ayant servi à édifier des barricades, et ses partitions perdues. Durant cette période, il est nommé au 94ème régiment de ligne, fonction qu’il n’occupera jamais.
Après la dissolution des musiques de la Garde et la reconstruction de la nouvelle armée, Léon Magnier espère obtenir la direction d’une musique d’élite parisienne. Cependant, il est nommé chef de musique du 83ème régiment de ligne à Clermont-Ferrand en 1871. Il loge au 9 rue de l’Hôtel-Dieu. Marc, son troisième enfant, naît le 15 septembre 1872. Durant les beaux jours, la musique se fait entendre au kiosque du jardin Lecoq.
En 1873, il devient chef de musique de l’école du régiment d’artillerie de Grenoble, poste éloigné de Paris et de Souvigny, où réside sa famille. Il forme les premières musiques d’école d’artillerie, compose et dirige plusieurs œuvres, dont la valse Uriage, des morceaux de concours comme Le Rhône et Le génie des Alpes, une marche funèbre pour les funérailles du pianiste Bertini. Il dirige également à la cathédrale de Grenoble Les sept paroles du Christ de Haydn, avec orchestre et chœurs amateurs. Il reprend alors la flûte et fréquente des artistes comme Ravanat. Le sculpteur Pierre Rambaud, l’un de ses élèves, réalise son buste en plâtre. Le buste fut exposé à la vitrine d'un magasin de Grenoble, et attira sur lui l'attention des Grenoblois. Quelques mois avant la mort de Rambaud, en 1892, il avait exprimé le désir, estimant son premier travail indigne de lui, de refaire le buste de Léon Magnier : ce second buste n'était pas tout à fait achevé quand le sujet mourut lui aussi ; tel qu'il était cependant, l'original en terre glaise-tête posée sur une partition de la Retraite de Crimée fut envoyée chez le fondeur Siot-Decauville, pour deux exemplaires en bronze dont l'un appartient à la famille, et l’autre fut confié au conservatoire de musique de Boulogne-sur-Mer par son fils Léon, à l'hiver 1947.
En 1878, il est contraint de prendre la retraite. Ayant peu de revenus, un riche industriel de Saint-Chamond, fabricant de passementeries et maire de la ville, Monsieur Benoist-Oriol, souhaite fonder une société musicale. Il confie cette école à Léon Magnier et lui assure, en retour, des appointements équivalents à ceux de l’armée pendant dix ans. Il y ajoute la direction d’une chorale et un enseignement du soir dans les écoles professionnelles. Il y compose des œuvres pédagogiques et des morceaux de concours, comme Velléda et Vercingétorix, ainsi qu’une méthode de flûte avec des études dans différents tons. Le manuscrit de cette méthode sera offert à Monsieur Henri Rabaud pour la bibliothèque du Conservatoire et se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France.
Il meurt le 10 avril 1892 et est inhumé à Souvigny, auprès de son fils Louis.

Léon Magnier laisse des œuvres variées, dont une partie a malheureusement disparu.
- Flûte : Duo concertant pour deux flûtes op. 12 ; Fantaisie pastorale pour la flûte avec accompagnemet de piano, op. 13
- Musique militaire : Retraite de Crimée ; Les petits grenadiers ; The Princess royal of England de M. Delara Bright, et dédié au régiment des Coldstream Guards ; Souvenirs de Constantinople, marche turque ; L'abeille, marche ; Les petits oiseaux, fantaisie ; Les pupilles, marche ; L'alouette, fantaisie ; Faustina, marche ; Galop brillant sur la Retraite de Crimée ; Le 102ème, marche ; Le 13ème corps, marche ; Chamboran, marche ; Les montagnards, marche ; Vercingétorix, ouverture ; Corinne, ouverture ; Appollon, avec solo de saxhorn baryton ; Les perles, fantaisie pour cornet ; Sur les monts ; Val fleuri, ouverture pour concours ; Ouverture de Mireille de Gounod ; Valse de salon sur la Retraite de Crimée ; L'alouette : Faustina, marche ; Les petits oiseaux, fantaisie ; La statue, de Ernest Reyer..
- Chant : Ma mère !!! ; Le retour, paroles de Victor Leroy.
- Pédagogie : Méthode de flûte (années 1880).
Œuvres perdues (liste non exhaustive) : Lucta, duo pour deux flûtes ; Variations sur un air tyrolien ; Rêverie sur la Sérénade de Schubert ; La flûte du premier pas ; Le Boléro de la reine ; L'enfant de France, grande marche dédié à S. M. l'Empereur : Napoléon et Eugénie, quadrille dédié à l'Armée française ; Vive l'Empereur, pas redoublé dédié aux guides ; Succès à la vieille garde, renouvellée, pas redoublé dédié au 1er régiment des grenadiers de la Garde ; Le Lion et l'Aigle, pas redoublé dédié aux Coldstream Guards ; La légion d'honneur ; Le brave des braves ; Indkermann ; Victoria, etc...